Le tailleur dans les contes

Généralement  les contes ne mentionnent pas le métier de leur protagonistes ; on a affaire à « un homme » (ou une femme) dont les quelques mots qui les l’introduisent  nous place d’emblée dans la situation initiale du récit . On a également affaire à des « familles royales », rois, princesses… mais on en reste à un même niveau d’archétype du personnage, et que l’on soit roi ou homme du commun la seule chose dont le conte populaire nous entretient  à son propos c’est de la place qu’il tient dans le récit.

Toute mention  d’une occupation n’a rien de superflu. Le conte se centre toujours sur l’essentiel, tout a une signification indispensable. La mention du métier, souvent, est là pour introduire le conte dans un environnement spécifique. Le bûcheron nous fait pénétrer au coeur de la forêt. Le meunier est en relation avec l’eau, celle qui fait tourner son moulin. Le pêcheur ouvre un récit où la mer recèle le surnaturel…

Le tailleur est un personnage récurrent des contes, qui mérite qu’on s’y intéresse. Et peut-être en faisant au préalable un détour par l’usage actuel du mot. Pour une même occupation -confectionner des vêtements- l’usage a retenu le  vocable de « tailleur » pour un homme et de « couturière » pour une femme. Le féminin de tailleur est tombé en désuétude ; selon le dictionnaire d’Emile Littré de 1872, la tailleuse est une couturière qui coupe les vêtements de femme. Le « tailleur » évoque une boutique ayant pignon sur rue ; la couturière nous renvoie les images d’une personne qui travaille seule à domicile, connue par le bouche-à-oreille (ne dit-on pas « je connais une « petite » couturière »)  ; ou bien la retoucheuse d’un magasin de prêt-à-porter (on disait autrefois une pompière), ou encore l’ouvrière d’un atelier. L’homme n’est couturier qu’à condition d’être « grand », que sa couture soit « haute », et que la « création » efface l’image prosaïque  de la confection. Le tailleur renvoie à une clientèle masculine, et dans le cas contraire il le précise « tailleur pour dame ». Le grand-couturier s’adresse plutôt à une clientèle féminine, même si les choses évoluent. Bref la confection de vêtements est une affaire profondément sexuée, jusqu’à la façon dont sont disposés boutons et boutonnières.

Les deux opérations  -la coupe et la couture- sont aussi indispensables et complémentaires, que contraire dans leur principe . L’une découpe, sépare, et l’autre assemble. La « coupe » est une opération rapide et déterminante : c’est d’elle dont dépend le « tombé » d’un vêtement. La couture reste une opération longue et minutieuse. La solidité et l’invisibilité des points jouent leur rôle dans la « finition », mais l’essentiel ne reste-t-il pas qu’il soit « bien coupé » ?  Or pour aboutir à une réalisation qui mêle les deux opérations, notre culture associe la « taille » à l’homme, opération dont le résultat est immédiatement visible, et la « couture » à la femme, couture dont la qualité majeure est de ne pas se laisser voir. D’une façon plus profonde, « couper » c’est donner une forme, donc une individualité sur ce qui est refermé dans cette forme. Et dans les contes, le vêtement est le symbole de l’identité.

Dans les contes, le tailleur est un artisan, occupation honnête mais modeste. C’est un urbain, dont l’activité ne requiert pas de force physique particulière, mais de l’habilité. Il est en général malin et quelquefois vantard.

La profession de tailleur peut-être en relation directe avec le conte, comme celui où cet artisan dote son fils d’une aiguille en guise d’épée. Cet épée est un symbole phallique. D’ordinaire, ce symbole phallique est à usage féminin, pour évoquer la rencontre avec le sexe opposé ; la reine coud et se « pique le doigt » avec une aiguille qui fait jaillir le sang. Pour les garçons, le gourdin est le symbole le plus couramment utilisé. Mais dans ce conte l’aiguille est à  la taille du jeune garçon, avec laquelle il accomplira des exploits qui lui permettront de grandir et de devenir un homme.

Dans d’autres contes, la profession de tailleur ne sert, dans le récit, qu’à mettre en évidence l’origine modeste du protagoniste, qui n’a pas profil attendu d’un héros, mais qui a pour lui la ruse, la vantardise et parfois l’inconscience. Dans « sept d’un coup », un tailleur qui a tué d’un seul coup  sept mouches remporte des victoires sur des adversaires apparemment plus puissants, en les intimidants avec l’expression « sept d’un coup » qui leur font imaginer des exploits dont le pauvre tailleur serait en fait bien incapable. Ce type de récit offre à un auditoire de personnes modestes et ordinaires la satisfaction de revanches imaginaires.

Les contes mettant en scène un tailleur semble particulièrement nombreux dans les pays de culture germaniques. Le personnage du tailleur nous introduit à un conte où la ruse est l’arme des faibles et des petits.

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