La broderie dans la littérature : le Rêve, de Zola

« Depuis le milieu du dernier siècle, pas une modification ne s’était produite dans
l’aménagement de l’atelier. Les modes changeaient, l’art du brodeur se transformait,
mais on retrouvait encore là, scellée au mur, la chanlatte, la pièce de bois où s’appuie le métier, qu’un tréteau mobile porte, à l’autre bout. Dans les coins, dormaient des outils antiques : un diligent, avec son engrenage et ses brochettes, pour mettre en broche l’or des bobines, sans y toucher ; un rouet à main, une sorte de poulie, tordant les fils, qu’on fixait au mur ; des tambours de toutes grandeurs, garnis de leur taffetas et de leur éclisse, servant à broder au crochet. Sur une planche, était rangée une vieille collection d’emporte-pièce pour les paillettes ; et l’on y voyait aussi une épave, un tatignon de
cuivre, le large chandelier classique des anciens brodeurs. Aux boucles d’un râtelier, fait d’une courroie clouée, s’accrochaient des poinçons, des maillets, des marteaux, des fers à découper le vélin, des menne-lourd, ébauchoirs de buis pour modeler les fils, à mesure qu’on les emploie. Sous la table de tilleul où l’on découpait, il y avait un grand dévidoir, dont les deux tourrettes d’osier, mobiles, tendaient un écheveau de laine rouge. Des colliers de bobines aux soies vives, enfilés dans une corde, pendaient près du bahut.
Par terre, une corbeille était pleine de bobines vides. »

« D’un coup d’oeil, elle s’était assurée que rien ne manquait plus : les broches chargées des ors différents, le rouge, le vert, le bleu ; les bobines de soies de tous les tons ; les paillettes, les cannetilles, bouillon ou frisure, dans le pâté, un fond de chapeau servant de boîte ; les longues aiguilles fines, les pinces d’acier, les dés, les ciseaux, la pelote de cire. Tout cela trottait sur le métier même, sur l’étoffe tendue que protégeait un fort papier gris »

« Angélique était devenue une brodeuse rare, d’une adresse et d’un goût dont s’émerveillaient les Hubert. En dehors de ce qu’ils lui avaient appris, elle apportait sa passion, qui donnait de la vie aux fleurs, de la foi aux symboles. Sous ses mains, la soie et l’or s’animaient, une envolée mystique élançait les moindres ornements, elle s’y livrait toute, avec son imagination en continuel éveil, sa croyance au monde de l’invisible. Certaines de ses broderies avaient tellement remué le diocèse de Beaumont, qu’un
prêtre, archéologue, et un autre, amateur de tableaux, étaient venus la voir, en s’extasiant
devant ses vierges, qu’ils comparaient aux naïves figures des primitifs. C’était la même sincérité, le même sentiment de l’au-delà, comme cerclé dans une perfection minutieuse des détails. »

« D’un bout de l’année à l’autre, que de merveilles, éclatantes et saintes, lui passaient par
les mains ! Elle n’était que dans la soie, le satin, le velours, les draps d’or et d’argent. Elle brodait des chasubles, des étoles, des manipules, des chapes, des dalmatiques, des mitres, des bannières, des voiles de calice et de ciboire. Mais, surtout, les chasubles revenaient,
continuelles, avec leurs cinq couleurs : le blanc pour les confesseurs et les vierges, le rouge pour les apôtres et les martyrs, le noir pour les morts et les jours de jeûne, le violet pour les Innocents, le vert pour toutes les fêtes ; et l’or aussi, d’un fréquent usage, pouvant remplacer le blanc, le toujours les mêmes symboles, les chiffres de Jésus et de Marie, le triangle entouré de rayons, l’agneau, le pélican, la colombe, un calice, un ostensoir, un coeur saignant sous les épines ; tandis que, dans le montant et dans les bras, couraient des ornements ou des fleurs, toute l’ornementation des vieux styles, toute la flore des fleurs larges, les anémones, les tulipes, les pivoines, les grenades, les hortensias. Il ne s’écoulait pas de saison qu’elle ne refit les épis et les raisins symboliques, en argent sur le noir, en or sur le rouge. Pour les chasubles très riches, elle nuançait des tableaux, des têtes de saints, un cadre central, l’Annonciation, la Crèche, le Calvaire. Tantôt les orfrois étaient brodés sur le fond même, tantôt elle rapportait les bandes, soie ou satin, sur du brocart d’or ou du velours. Et cette floraison de splendeurs sacrées, une à une, naissait de ses doigts minces. »

« Elle avait terminé le petit feuillage d’or, elle se mit à une des larges roses, tenant prêtes autant d’aiguilles enfilées que de nuances de soie, brodant à points fendus et rentrants, dans le sens même du mouvement des pétales. »

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Clocher de l’Eglise Sainte Catherine à Honfleur : détail d’une chasuble
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